La dette de l’adaptation : ce que le silence du corps cache réellement
Dans mon bulletin de santé métabolique précédent, j'ai évoqué cette capacité fascinante du corps à s'adapter aux contraintes de nos métiers de soignants. Nous avons vu comment l’homéostasie, cette recherche d’équilibre, peut basculer vers une forme de « survie » physiologique permanente.
Si cette mécanique est impressionnante, elle n’est pas sans conséquences.
En physiologie, ce phénomène porte un nom : la charge allostatique.
Pour faire simple : l’homéostasie, c’est l’équilibre. L’allostase, c’est le processus de changement nécessaire pour maintenir cet équilibre face à une agression. Le problème survient lorsque l’agression (le stress, les horaires, la charge émotionnelle) devient chronique.
Le corps n’emprunte alors plus seulement de l’énergie, il tire sur sa réserve biologique.
Ce qui se joue silencieusement chez le soignant en activité, c’est une accumulation de dettes physiologiques.
À moyen terme, le déséquilibre insulinique engendré par le stress chronique ne se manifeste pas toujours par un diabète déclaré. Il se manifeste d’abord par une résistance à l'action de l'insuline. Vos cellules deviennent moins réceptives au glucose. Résultat : vous ressentez un besoin impérieux de sucre rapide, non pas par manque de volonté, mais parce que vos cellules crient famine malgré un taux de sucre sanguin suffisant.
De même, l’axe cortisol, sur-sollicité, finit par s’épuiser. On passe alors d’un état d’hypercortisolisme (tension, nervosité, graisse abdominale) à une forme d’insuffisance relative : cette fatigue qui vous tombe dessus dès que vous croisez le seuil de votre porte.
Pourquoi ces déséquilibres sont-ils si invisibles, y compris pour nous qui sommes des professionnels de santé ?
Parce que nous confondons souvent « ne pas être malade » et « être en bonne santé ».
Un soignant peut parfaitement réaliser des interventions complexes, gérer une urgence ou tenir une garde tout en ayant un taux de vitamine D effondré, une inflammation systémique chronique et une sensibilité à l'insuline altérée.
La performance fonctionnelle est maintenue par l'adrénaline et l'engagement professionnel. Elle masque la dégradation de l'état métabolique sous-jacent.
C’est la grande illusion du « ça va, je tiens le coup ». Le corps « tient le coup », certes, mais à quel prix ?
Nous fonctionnons souvent comme une voiture qui roulerait avec le voyant d’huile allumé : tant que le moteur tourne, on ignore l'avertissement. Pourtant, l'usure est réelle.
En tant qu'ancien soignant, j’ai souvent observé ces signes :
Une récupération musculaire qui s'allonge.
Des troubles du sommeil non plus liés aux horaires, mais à l'incapacité de lâcher le système nerveux sympathique.
Une prise de poids localisée, résistante à l'exercice, signe d'un environnement hormonal dérégulé.
Il ne s'agit pas là de pathologies aiguës qui justifieraient un arrêt de travail. Ce sont des signes d'usure métabolique.
Le corps ne ment jamais. Il envoie simplement des factures que nous choisissons souvent d'ignorer.
Alors, comment inverser la vapeur ? Comment arrêter de « compenser » pour commencer à « régénérer » ?
Ce n'est pas qu'une question d'alimentation ou d'activités physiques. C'est une question de stratégie physiologique.
Dans le prochain article, nous quitterons le constat pour passer à l'action. Nous verrons comment, en tant que soignants, nous pouvons utiliser certains outils pour réduire notre charge allostatique et restaurer notre capacité de récupération.
Parce que pour soigner durablement les autres, il ne suffit pas de résister. Il faut apprendre à se ressourcer.
Assan Khadira

Chez les soignants, certaines sensations deviennent rapidement familières. Une fatigue qui persiste malgré le repos. Un sommeil fragmenté. Des variations d’appétit. Une énergie inégale au fil de la journée. Ces signes sont souvent banalisés. Attribués aux horaires, au stress, à la charge émotionnelle du métier. Et, en un sens, cette lecture n’est pas fausse. Le corps humain possède une capacité remarquable : l’adaptation. Sur le plan physiologique, il ajuste en permanence ses systèmes hormonaux, métaboliques et nerveux pour maintenir une forme de stabilité interne, ce que l’on appelle l’homéostasie. Chez les soignants, cette adaptation est sollicitée de manière chronique. Les horaires décalés perturbent les rythmes circadiens. Le stress répété active durablement l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien. Le manque de récupération modifie la régulation du cortisol, de l’insuline, de la leptine ou encore de la ghréline. Individuellement, ces ajustements sont réversibles. Mais lorsqu’ils deviennent la norme, le corps ne revient plus réellement à l’équilibre initial. Il fonctionne autrement. C’est là que la frontière devient floue entre adaptation et déséquilibre. D’un point de vue métabolique, il ne s’agit pas d’un effondrement brutal. La dérégulation est progressive, silencieuse, souvent longtemps asymptomatique. Le corps continue d’assurer les fonctions essentielles. Il compense. Cette compensation a toutefois un coût biologique. Une augmentation de l’inflammation de bas grade. Une altération de la sensibilité à l’insuline. Une récupération moins efficace. Une tolérance au stress qui diminue avec le temps. Rien qui empêche d’exercer. Mais suffisamment pour que le corps ne soit plus réellement en bonne santé. Dans le monde du soin, on confond fréquemment capacité fonctionnelle et équilibre physiologique. Tant que le soignant travaille, tient ses gardes, reste performant, le reste passe au second plan. Pourtant, le corps envoie des signaux bien avant la pathologie. Ils sont simplement discrets, diffus, faciles à rationaliser. Ce n’est ni un manque de connaissances, ni un déni. C’est une conséquence directe d’un métier qui valorise l’endurance et la disponibilité. La question n’est donc pas : « Suis-je encore capable d’assurer ? » mais plutôt : « Dans quel état physiologique mon corps assure-t-il aujourd’hui ? » Ce texte n’a pas pour objectif de médicaliser le quotidien des soignants. Il vise à rappeler une réalité souvent oubliée : l’adaptation chronique n’est pas un état neutre pour l’organisme. Dans le prochain article, nous aborderons ce que ces déséquilibres silencieux peuvent produire à moyen terme, et pourquoi ils sont si souvent invisibles… même aux yeux des professionnels de santé. Assan Khadira

Je m’adresse ici à vous, infirmiers, héros du quotidien. À ceux qui tiennent, qui s’adaptent, qui encaissent. À ceux pour qui la fatigue est devenue un bruit de fond. Infirmier spécialisé, cadre de santé, maître-assistant et coach en santé métabolique… J’ai appris à observer le corps sous différents angles : scientifique, clinique, humain. Et s’il y a bien une chose qui m’a frappé au fil des années, c’est celle-ci : les soignants parlent très bien de la santé… sauf de la leur. Non pas par ignorance. Mais par habitude. Habitude de faire passer l’autre avant soi. Habitude de fonctionner en mode “ça ira”. Habitude de considérer certains signaux comme normaux : la fatigue persistante, le sommeil haché, les repas rapides, le stress constant. Après tout, c’est le métier, non ? Le corps des soignants est incroyablement adaptable. Il s’ajuste aux horaires décalés, aux nuits, à la charge mentale, au stress émotionnel. Il compense. Longtemps. Mais cette capacité d’adaptation a un coût, souvent invisible au début. La santé métabolique ne se dérègle pas du jour au lendemain. Elle s’altère progressivement, en silence, pendant que l’on continue à assurer. Pendant que l’on minimise. Pendant que l’on repousse. Et c’est là que quelque chose mérite, peut-être, d’être interrogé. À partir de quand “tenir” devient-il autre chose que “aller bien” ? Cette question n’est pas une critique. Encore moins une injonction. C’est une invitation à regarder autrement ce que l’on vit dans ce métier. Beaucoup de soignants savent reconnaître les signes chez leurs patients. Mais quand il s’agit d’eux-mêmes, ils rationalisent. Ils s’adaptent encore. Ils attendent. Ce premier post n’est pas là pour proposer des solutions. Il est là pour ouvrir un espace de réflexion. Un espace où la santé du soignant a autant de valeur que celle qu’il protège au quotidien. Et si, pour une fois, la question n’était pas : “Est-ce que je tiens ?” mais plutôt : “Comment va réellement mon corps en ce moment ?” Si cette question te traverse l’esprit, même brièvement, alors ce post a rempli son rôle. Ce n’est que le début. Assan Khadira
